La 9e Biennale de Mosaïque Contemporaine de Ravenne (Italie) s’est terminée en janvier 2026 ; « Marc Chagall in mosaico », au MAR, se présentait comme l’exposition phare de cette biennale. L’exposition a été produite en collaboration avec le GrandPalaisRmn et le Musée national Marc Chagall, qui avait précédemment présenté cette exposition de mai à septembre 2025 sous le titre : « De verre et de pierre. Marc Chagall en mosaïque ».
Chagall, fondamentalement peintre et connu comme tel, disait de la peinture, en 1958, à Chicago : « Elle m’était plus indispensable que la nourriture. Elle m’apparaissait comme une fenêtre par laquelle j’aurais pu m’envoler pour aller découvrir un autre monde ».
Son œuvre en mosaïque est cependant tout aussi conséquente que méconnue. Elle naît de sa volonté de faire entrer son œuvre dans l’art monumental. Pour autant, son intérêt pour cette technique va rapidement dépasser cette première approche, pour se concentrer sur des aspects de recherche spécifiquement liés au medium de la mosaïque.
Chagall désirait intégrer ses œuvres à l’univers de l’architecture, et les inscrire dans le temps. Mais son désir artistique est plus vaste : parvenir à restituer la lumière, la transparence et les couleurs. Ce sont ses différents voyages en Israël, en Grèce, et en Italie et qui lui offriront l’opportunité de voir de près des ouvrages consacrant la lumière, notamment à Ravenne, où il découvre les mosaïques byzantines. Dès lors, Il explorera les divers mediums liés à la lumière: céramique, mosaïque, vitrail.
De l’initiation au travail de la matière
Si les années 1950 sont pour Chagall celles de la découverte et du travail de nouvelles matières, il ne peut néanmoins se satisfaire uniquement de cette connaissance et ressent la nécessité de l’éprouver physiquement. En premier lieu la céramique se révèle à lui à l’occasion d’une visite chez Pablo Picasso, à Vallauris. Chagall va alors entrer de plain-pied dans cette technique en mettant les mains dans la terre.
Toujours durant cette période, Chagall rencontre le vitrail, auquel il va s’initier. L’opportunité se présente à lui de participer au projet d’Art global initié par le chanoine Marie-Alain Couturier[1]. Ce projet pour un renouveau de l’art sacré se déploie en l’église « Notre-Dame-de-Toute-Grâce » au plateau d’Assy (Haute Savoie). Il y concevra une céramique encadrant le baptistère. À cette occasion il rencontre le maitre-verrier Paul Bony[2], qui réalise des vitraux pour cette église. Ce dernier l’initie à l’art du vitrail et à ses techniques. Chagall se passionne pour cet art, qu’il pratiquera par la suite et qui constituera son « graal », lui permettant de fabriquer la lumière, la transparence et les couleurs.
Ce projet d’Art global sera décisif pour Chagall, il l’amènera à fréquenter des artistes pluridisciplinaires pratiquant les techniques auxquelles il s’intéresse, comme Jean Bazaine[3], peintre issu de l’abstraction lyrique, pleinement au fait des techniques de la mosaïque et du vitrail, ou encore Fernand Léger[4], fraichement confronté, comme Chagall, aux enjeux de l’art monumental.
Au contact de ces artistes, il apprendra le langage de différents mediums, ce qui lui conférera une certaine maîtrise lui permettant de solliciter, échanger et débattre avec les artisans auxquels il fera appel pour réaliser ses ouvrages.
Parmi les mediums auxquels Chagall s’ouvre, la mosaïque va particulièrement l’intéresser en raison de sa capacité à tisser matière et couleurs et à pénétrer la fabrique du monumental. Renée Malaval [5] évoque ainsi : «Le langage de la mosaïque […] autant lié à la matière qu’à la lumière».
Les deux coqs ou l’interprétation d’un carton peint en mosaïque
L’exposition « Marc Chagall in mosaico » de Ravenne a permis de montrer pour la première fois les deux versions en mosaïque du « coq bleu ».
L’idée de transposer la peinture « le coq bleu » en mosaïque provient de l’initiative de Lionello Venturi[6], historien d’art italien et auteur d’un essai sur Chagall. Surpris dans un premier temps par cette idée, Chagall s’enthousiasme ensuite et donne son accord.


Certes, ce projet avait pour intention première de valoriser le travail de la mosaïque de Ravenne et son savoir-faire. Toutefois, il représentait aussi un défi : matérialiser le processus de transposition de l’art pictural dans le medium de la mosaïque. Une peinture de Chagall était choisie alors qu’elle ne s’y prêtait pas facilement, une gageure pour les mosaïstes qui devront s’attacher à transposer une œuvre d’un peintre aussi renommé que Chagall.
Le jeune Gruppo Mosaicisti di Ravenna sera choisi pour réaliser le carton. La ville de Ravenne ne disposant pas des fonds pour payer le carton préparatoire à Chagall, il sera décidé de produire deux mosaïques du « coq bleu » : l’une sera réalisée par Romolo Papa et donnée à Chagall, la seconde sera réalisée par Antonio Rocchi[7] et conservée au Museo d’arte della Città di Ravenna. La première est réalisée selon les indications de Chagall, et fait intervenir dans la mosaïque des caractéristiques picturales mêlées à celles de la mosaïque. L’autre est réalisée de manière autonome par un mosaïste et se rapproche d’une tradition byzantine. La première ayant été envoyée à Chagall dès la fin de sa réalisation, les deux mosaïques n’avaient jamais été montrées ensemble. Cette exposition a donc permis pour la première fois d’observer en détail les différences et similitudes entre la mosaïque réalisée en suivant les instructions de Chagall et celle pour laquelle Antonio Rocchi fut libre quant à son interprétation.

Cette expérience marque pour Chagall le début d’une période riche en transcriptions de cartons qu’il peindra désormais expressément pour la mosaïque.
Le monumental : « The Four Seasons » à Chicago – « La cour Chagall , un jardin d’hiver » à Paris
Chagall va matérialiser son aspiration au volume et au monumental dans les années 1960.
Cela commence en 1966 par l’acceptation d’une commande : la réalisation d’une mosaïque pour une demeure parisienne. Il s’agit de transposer en mosaïque l’un de ses cartons peints, « Le jardin d’hiver ». Il fait pour cela appel à deux mosaïstes, Lino et Heidi Melano[8], qui vont interpréter en mosaïque le carton peint. Une fois devenue mosaïque, l’œuvre sera renommée « La cour Chagall , un jardin d’hiver » et offerte, en 2001, à Léonard et Annette Gianadda[9], à l’occasion des 25 ans de la Fondation Gianadda, à Martigny (Suisse). Elle est « déposée » pour être déplacée dans une cour extérieure dédiée. Ce déplacement laissera d’ailleurs des traces visibles sur la mosaïque.


Chagall n’en reste pas là. Citoyen du monde, il ouvre plus grand la porte de la mosaïque monumentale. Dans les années 1970 il réalise à Chicago une mosaïque sur un parrallélépipède en béton armé de 4,3 x 21 x 3 mètres : « The four Seasons ». Le chantier est aussi monumental que la mosaïque elle-même, sa réalisation s’étalera sur 3 ans de 1971 à 1974. Un chantier extraordinaire dans sa préparation pour lequel Chagall a conçu le carton préparatoire en le pensant et en l’adaptant au langage de la mosaïque et à ses spécificités.
Chagall se fera une place dans la réalisation de l’ouvrage en recherchant des échantillons de tesselles ou encore en s’interrogeant sur les aspects techniques : c’est un chantier au sens plein dont Chagall sera « le conducteur ». Il le suivra, dans toutes ses étapes, et interviendra avec détermination dans le travail du mosaïste Michel Tarin, qui deviendra le mosaïste de Chagall en lieu et place de Lino et Heidi Melano.
À l’occasion de ce travail on perçoit combien Chagall, bien plus que de faire simplement transcrire en mosaïque son œuvre, s’empare pleinement du medium, ayant totalement intégré les problématiques propres à la mosaïque. Grâce à l’exceptionnel document d’archive présenté dans l’exposition que constitue la vidéo « The Gift: The Four Seasons Mosaic of Marc Chagall » de Chuck Olin,on voit Chagall faire montre d’une grande finesse et d’une grande connaissance dans la composition de la couleur en synthèse optique et de l’andamento : deux aspects fondamentaux de la technique musive, notamment byzantine.
L’échange d’ordre artistique et technique entre Marc Chagall et Michel Tarin, témoigne de la pleine connaissance et compréhension, par Chagall, du langage de la mosaïque.
Chagall explique par exemple que, pour rendre le coup de pinceau d’une ligne noire en mosaïque, il y faut multiplier les couleurs « supplémentaires » faute de quoi un simple trait aurait un rendu « cadavérique ». On retrouve là des principes de compositions propres à la mosaïque. Riche de ce savoir et de cette conscience des différences entre le pictural et la mosaïque, Chagall avait pénétré suffisamment l’art de la mosaïque pour repérer des interprétations qui ne lui convenaient pas, des formes de tesselles, des choix de couleurs, qu’il fait modifier.
Le dialogue institué entre Chagall et son mosaïste fournit un éclairage sur son appréhension du processus de transposition du langage pictural en mosaïque et des choix conscients que le mosaïste doit faire.
La main de Chagall devenait la main du mosaïste…
Mosaïste artisan ou artiste : une séparation dont la pertinence décroît
Ce glissement opéré par Chagall, pour adapter ses peintures aux caractéristiques de la mosaïque, nous incite à nous arrêter sur la figure du mosaïste dans le temps et sur la hiérarchie alors établie entre artisan/artiste ou mosaïste/artiste.
Depuis des millénaires, la figure du mosaïste a été associée à celle de l’artisan, transcrivant le plus souvent un dessin ou une peinture en mosaïque. À l’époque romaine, le mosaïste exécutait le dessin tracé par le pictor imaginarius. C’était le savoir-faire technique de l’artisan qui était recherché.

La période byzantine succède à la période romaine et la figure du mosaïste se transforme. Cette période opérera un renversement : la mosaïque, comme tout l’art médiéval, s’affranchira du réalisme et l’on verra apparaître de nouvelles formes de composition, spécifiques à un medium composé de juxtapositions.
A la Renaissance, le retour d’un certain réalisme et l’aspect durable de la mosaïque porte à un renouveau de la mosaïque. « La mosaïque est la vraie peinture pour l’éternité », selon la citation apocryphe de Domenico Ghirlandaio[10], et les mosaïstes seront de nouveau amenés à transcrire le plus fidèlement possible des peintures existantes.
Dans les années 1950, un nouveau développement de la mosaïque survient avec la pratique de la transcription de cartons peints par l’école de Ravenne, en 1948, et avec la fondation du Gruppo Mosaicisti en 1955. C’est à ce collectif que Lionello Venturi fera appel pour interpréter en mosaïque les cartons préparatoires fournis par des peintres. Il s’agissait alors de ressusciter l’ancienne modalité, l’ancien rapport établi entre le mosaïste artisan et l’artiste.
En réaction au rôle supposé subalterne du mosaïste artisan, nombre d’artistes travaillant exclusivement avec la mosaïque ont, au cours de la seconde moitié du XXème siècle, rejeté toute intervention d’un autre medium ou d’une autre figure artistique comme pouvant intervenir dans leur œuvre. À partir des années 1970, ce rôle d’exécutant, auquel le mosaïste a été assigné au cours du temps, volera en éclat. La figure du mosaïste et celle de l’artiste vont se trouver réunies. Des artistes comme Marco De Luca[11], Felice Nittolo[12] ont fermement rejeté cette hiérarchie, comme avant eux des artistes pluridisciplinaires ayant fait des incursions vers la mosaïque, tels Lucio Fontana[13], Gino Severini[14], Riccardo Licata[15]et bien d’autres.
Mais, comme on l’a vu, Chagall, parmi d’autres, contribue dès les années 1950 à invalider cette distinction, ainsi que le cadre dans lequel fut pensée l’opération de réalisation des mosaïques à partir de cartons préparatoires d’artistes. À cette même occasion, Georges Mathieu ira encore plus loin en travaillant lui-même la mosaïque.
Chagall s’empare de la mosaïque, prend en compte ses spécificités et initie une véritable recherche sur le medium, en faisant évoluer les formes traditionnelles de réalisation. Il se pose alors en artiste qui utilise la mosaïque au même titre qu’il utilise la peinture. Le mosaïste exécutant apparaît alors plus comme un assistant que comme un artisan devant transcrire au mieux la peinture d’un artiste.
Si l’on accepte que ces artistes ont désormais réellement investi le medium, et mènent la recherche la plus contemporaine sur celui-ci, on peut alors considérer qu’ils se placent eux-mêmes dans le champ de la mosaïque contemporaine, en tant qu’artistes. Lors de cette même 9ème Biennale de Mosaïque Contemporaine de Ravenne, il nous a été donné à voir que ce positionnement est particulièrement vivant dans le champ de l’art contemporain, avec des artistes s’inscrivant de manière évidente dans cette lignée, comme Shahzia Sikander [16]ou Omar Mismar[17], ou encore Chuck Close[18] lors d’une précédente édition.
Chagall artiste en mosaïque
Au bout du compte, si Chagall s’est emparé du médium mosaïque, il en a intégré tous les codes et agit en tant qu’artiste en mosaïque conscient de ses contraintes et de ses possibilités
A la lumière de ces figures du mosaïste, le caractère hybride de la création contemporaine en mosaïque rend quelque peu caduque la hiérarchie multimillénaire établie entre l’artiste et le mosaïste et ouvre la voie à des créations enrichies de multiples influences.
Marc Chagall – biographie sommaire
7 juillet 1887 : naissance de Marc Chagall à Vitebsk (Biélorussie).
1900-1905 : école professionnelle, filière bois / menuisier-tourneur ; Ossip Zadkine est son camarade d’études.
1909 : rencontre avec Bella Rosenfeld ; fréquentation de l’école de Leon Bakst (qui va s’installer à Paris) à Saint-Pétersbourg – un tournant dans sa vie.
1911 : poursuite de ses études à Paris grâce à une bourse.
1912 : installation à La Ruche, où il fréquente Blaise Cendrars, Guillaume Apollinaire, Max Jacob, André Salmon, Fernand Léger, Robert Delaunay.
1914 : première grande exposition personnelle à Berlin, à la galerie Der Sturm. Retour à Vitebsk ; la déclaration de guerre empêche son retour à Paris.
1920-1922 : création de décors et de costumes pour le théâtre, ainsi que de peintures murales.
1922 : départ de Berlin pour s’installer à Paris ; il s’initie à la gravure.
1937-1938 : acquisition de la nationalité française ; ses œuvres sont déclarées « art dégénéré » par le régime nazi et décrochées dans les musées allemands.
1941 : départ de France à la suite d’une invitation du Museum of Modern Art de New York.
1947-1948 : retour en France.
1950 : installation à Vence ; réalisation d’œuvres monumentales à caractère biblique, initiation à de nouvelles techniques – la céramique, la mosaïque, la tapisserie, le vitrail.
1952-1968 : nombreux voyages, notamment en Grèce et en Italie ; étude de la technique des vitraux à Chartres ; réalisation du plafond de l’Opéra Garnier à Paris (1963).
1969-1984 : pose de la première pierre du Musée national Message biblique à Nice ; réalisation de mosaïques murales, tapisseries et vitraux.
28 mars 1985 : disparition de Marc Chagall, enterré à Saint-Paul-de-Vence.
[1] https://journals.openedition.org/dominicains/1867
[2] https://www.archi-wiki.org/Personne:Paul_Bony
[3] https://www.archi-wiki.org/Personne:Jean_Bazaine
[4] https://musees-nationaux-alpesmaritimes.fr/fleger/fernand-leger-biographie
[5] Renée Malaval , article Felice Nittolo : l’art de la mosaïque, de la poésie et du zen à la subversion, page 34 , mosaïque magazine n°10
[6] https://www.archivesdelacritiquedart.org/auteur/venturi-lionello
[8] https://www.marcchagall.com/fr/ressources/bibliotheque/monographie/heidi-melano-mosaiste-dexception-georges-braque-marc-chagall-fernand-leger-jean-michel-folon-zao-wou-ki-2019
[9] https://www.gianadda.ch/fondation/leonard_gianadda/
[10] https://www.rivagedeboheme.fr/pages/arts/peinture-15-16e-siecles/domenico-ghirlandaio.html
[11] https://www.mozaistik.com/wordpress/wp-content/uploads/Marco-de-Luca.pdf
[12] https://www.felicenittolo.com
[13] https://galerie-karsten-greve.com/fr/artistes/detail/lucio-fontana
[14] https://www.archivesdelacritiquedart.org/isadg_entites/severini-gino-1883-1966
[15] https://actonart.fr/riccardo-licata/
[16] https://awarewomenartists.com/artiste/shahzia-sikander/
[17] https://www.hauserwirth.com/viewing-room/omar-mismar/
[18] https://www.actuart.org/page-chuck-close-le-topographe-hyperrealiste-des-visages-7253872.html